The Illness Narratives
Georgia René-Worms
Endo-chrono-timing (archive_fantôme)

La maladie par sa forme et ses incidences peut induire une méthodologie.
Ici, fragmentation du temps par la douleur, fragmentation des interrelations.
Ecrire par fragments comme ces lambeaux qui se détachent d’un utérus,
pour venir habiter, dévorer, nécroser, transformer la forme d’autres organes
Générer de nouvelles formes de vie.

Ces fragments physiologiques et expériences d’écriture évoluent.
Grâce à différents traitements chirurgicaux et médicamenteux,
les fragments physiologiques se résorbent, se transforment.
Ils deviennent fantômes:
Douleurs fantômes d’un côté
De l’autre, écriture de situations devenues fantômes
et qui construisent une identité par
des expériences vécues, des paysages traversés, des textes ingérés

I Le fantôme de nos maux

Je suis une bibliothèque de maux.
Des maux invisibles,
les réalités se construisent dans des creux
dans des assemblages de langage qui désignent des choses intangibles, invisibles.
Cette bibliothèque, que je porte, mes maux en sont la somme fantomatique.
Paul B. Preciado, lui, appelle cette bibliothèque:
somathèque et dit que:

L’idée moderne de corps en tant qu’ensemble d’organes, le corps-objet biologique, n’est qu’une des fictions politiques. Et qu’Il est aujourd’hui nécessaire de faire place à la notion de somathèque… La notion de somathèque surpasse et inclut le corps-anatomie pour penser une archive politique et culturelle vivante faite de représentations, de langages et traversée de flux organiques et inorganiques.

II Le fantôme de mon monde

C. m’a envoyé un email, elle me dit que ce que nous avons
ce sont des fleurs carnivores qui nous dévorent de l’intérieur.
Depuis, j’imagine mon ventre comme un fond marin.
Habité par des plantes aquatiques, sortes de mollusques poilus
faits de grandes trompes qui vont de leurs bouches à leur anus
et qui jour et nuit inspirent et expirent pour absorber ma vitalité.

Endo-chrono-timing est mon nouveau monde

Je nage et voit mon sang coaguler avec les massif de coraux
Je redonne vitalité aux fonds marins qui ont perdus leurs couleurs
ou peut-être ai-je trop lu Hervé Guibert

Le paradis (1992)

C’est

L’histoire de Jayne, cette andouille de Jayne, qui est morte éventrée sur une barrière de corail au large de l’île saline et dont une fleur de corail à poussé dans le ventre.

Le personnage de Guibert raconte que si l’on se fait une toute petite blessure avec du corail,
il faut tout de suite désinfecter la plaie très soigneusement avec de l’alcool,
sinon le corail trouve dans la chair humaine un tissus très favorable
à la prolifération cellulaire.

Au bord de la méditéranée face au caprice,  délirer un nouvel écho-système

Partout où je vais je vois ces cellules carnivores qui se promènent
À Paris, Londres, New York, au Caire, à Rome, à Athènes, à Lyon, à Berlin
les kystes chocolat sont près de moi
J’erre pour essayer de comprendre:
Comment sont-ils arrivés ?
habitent-ils en moi depuis longtemps ? 

C’est souvent la nuit que les questions viennent
peut-être est-ce en relation avec ce que dit la doctoresse:

La douleur travaille la nuit

III La fièvre dans le sang (le fantôme de l’histoire) 

Chantal Akerman et sa mère

Ma mère rit, 2013

j’ai été obligée de cacher le livre quelque part dans la maison.
Peur qu’en le lisant les gens que j’aiment découvrent des choses
Des choses sur comment on se consume
Par exemple quand elle raconte

Quand ça n’a pas d’importance alors je peux crier un peu même si au fond ça n’a pas d’importance, et je suis très fière d’avoir pu crier. Mais quand ça a de l’importance alors la colère reste en moi et m’épuise. Elle se retourne contre moi et m’épuise tellement que je reste au lit parfois plusieurs jours en me demandant pourquoi je suis si fatiguée alors je prends des vitamines. Je me dis que ça doit venir de mon anémie. Il m’arrive même d’aller chez le médecin et il me prescrit des analyses de sang et rien ne va plus dans mon sang mais c’est comme d’habitude mais le médecin veut quand même me faire quelques piqûres. Je lui demande si je ne devrais pas changer de sang en général. Il dit non. Parfois il dit je dois réfléchir, on ne change pas de sang comme ça et puis même si on vous changeait de sang le vôtre reviendrait, et tout d’un coup je suis soulagée. Je n’aimerais pas au fond qu’on me change de sang. Je ne sais pas pourquoi je tiens à mon sang. C’est un sentiment obscur et je n’aimerais pas le mettre en lumière. 

Moi aussi je me demande souvent si le fantôme est dans mon sang ?
Est-ce que le secret de l’histoire est caché dedans ?

IV Le fantôme du langage

They said, Wait till you’re 50 then everything will be ok

Les rapport gouvernementaux conseillent l’usage du conditionnel pour rédiger les textes médicaux et propositions de loi. Chacun des mots qui nous entourent,
définirait donc ce qui nous habite comme une éventualité.

Un nouveau vocabulaire pour le corps.
Des mots longs comme « chronique »,
long parce qu’ils induisent le déploiement de la maladie dans le temps
ou plus précisément tout au long de la vie.
Des mots incendiaires, comme « inflammatoire »
pour parler d’une réaction de défense de l’organisme
face à une infection ou une lésion des tissus.
Des mots qui bâillonnent comme « hormonodépendant »

Dans les cabinets les interrogatoires se succèdent comme s’il fallait trouver les responsables de nos corps anarchiques:

Est-ce le sexe consommé à outrance
Les cosmétiques aux composant imprononçables
Les alcools trop forts
La nourriture de nuit
Le vagin d’une mère à qui l’on dit qu’elle a été incapable de partager son microbiote mucosale

Ceux qui savent passent sur nos corps avec leurs objets pénétrants, leurs objets de voyants.
Le langage qui vient à moi change, on parle de ce corps que j’habite comme s’il s’agissait
d’un lieu où il faut instaurer un ordre  social. Comme si ce corps était le lieu d’une guerre.
Cette nouvelle langue qui m’entoure, ses mots, ses expressions sonnent à l’oreille comme
des formes rigides :

stade invasif
colonisation
champ opératoire
rechute
défenses immunitaires
se battre
infiltrations
remporter la bataille

Il y a les mots en -dys:

Corps dysfonctionnels
Dyspareunie
Trouble dysphorique prémenstruel
TDPM qui définit une forme de dépression due à des changements hormonaux violents

Les acronymes administratifs: 

MDPH
RQTH
ALD 31

La a douleur ne détruit pas le langage, elle le transforme,
à l’extérieur l’exposition à une langue autoritaire et rigide comme pétrifiée,
pour parler de ces viscères chauds, mous et mouvants.

V Le fantôme de la jeune fille en morceaux

Partout où je vais je vois ces cellules carnivores qui se promènent
À Paris, Londres, New York, au Caire, à Rome, à Athènes, à Lyon, à Berlin
J’erre pour comprendre.

29.07.23/ Aéroport d’Athènes / Hall 3 / Salon de manucure

diéthyl-phtalate, toluène, formaldéhyde, xylène,

Le salon tout en stuc sent fort les fleurs de synthèse,
ni Magnolia ni Lys, simplement leurs image olfactives.
Ça sent aussi l’ammoniaque et certainement l’acétone.
Dans mes mains un livre dont la couverture montre une femme au visage recouvert de bandelettes.
Dans le texte l’autrice subit un interrogatoire que j’ingère par procuration:

Décrivez votre environnement de travail au moment où votre maladie s’est déclarée : type de bâtiment, ventilation, exposition toxique, etc… Avez-vous déjà dû changer de domicile ou de travail pour des raisons de santé ? Avez-vous eu une blessure chimique ou subi une exposition chimique majeure ? Portez-vous des vêtements nettoyés à sec ? Si oui, à quelle fréquence et dans quelle pièce sont-ils rangés ? Utilisez-vous des bougies dans votre maison ?
Faites-vous régulièrement des colorations permanentes ou allez-vous dans un salon de beauté ? Avez-vous déjà eu des ongles en résine ou été dans un salon de beauté où l’on fait des ongles en résine?

Les perturbateurs endocriniens pénètrent par les pores de nos peaux

fondent dans nos follicules pileux
se dissolvent dans la kératine
s’accrochent aux paroies de nos muqueuses
glissent de nos lèvres glossy à nos estomacs
se libèrent dans notre sang
nos urines

à l’arrière du flacon de vernis à ongles il est écrit : be bold and courageous be bling bling
Ma silver manucure – endocrinienne – se promène sur l’écran de mon téléphone

Gling

VI Les fantômes de nos spéculations charnelles 

Message entrant
J. me partage un texte de Johanna Hedva

Sick Woman Theory, (2020)

Une fois que nous serons tou.te.s malades et cloué.e.s au lit, à partager nos histoires de thérapies et de réconfort, à créer des groupes de soutien, à témoigner de nos histoires de trauma, à prioriser le soin et l’amour de nos corps malades, douloureux, coûteux, sensibles et fantastiques, et qu’il n’y aura plus personne pour aller au travail, alors peut-être, finalement, le capitalisme en arrivera-t-il brusquement à sa si nécessaire, trop tardive et putain de glorieuse fin.

Il faudrait inventer un pronom pour les corps en transit, ceux qui glissent d’une
atmosphère à l’autre et dont les organes vont devoir s’habituer à un nouvel éco-système.
Un pronom qui contiendrait le mystère de ce qu’on a laissé et de ce qui est à venir.
Un pronom organique comme une sorte de boue qui accompagnerait les temps et les verbes.
Je suis fascinée de constater que mon corps induit son propre temps
Les différentes molécules que j’ingère font de moi un lieu de passage
Pliée de douleur par les éclairs pelviens j’avale des pilules de toutes les couleurs :

anti-inflammatoire émeraude
anti-hémorragique rubis
anti-douleur topaz
anti-dépresseurs diamants
anti-nausée sapphires

Comme un livre qui tombe en morceaux
elle tente de se relier par les molécules pharmaceutiques
Des gems qui sont la colle pour faire tenir debout la jeune fille en morceaux